La défense des droits de l’homme.

Autre engagement, né de sa connaissance du milieu scientifique : le sort des scientifiques étrangers, dans leur pays ou… éventuellement en France. Dans divers pays d’Amérique latine (Argentine, Uruguay, Bolivie) ou d’Afrique (Guinée, Côte d’Ivoire, Madagascar et Maroc), des intellectuels – en particulier des scientifiques – sont persécutés pour leurs idées politiques. Kastler rédige une dizaine d’articles de journaux pour la défense des droits de l’homme dans ces pays. (cf. Annexe « Kastler dans les journaux »)

Il se mobilise aussi pour soutenir les physiciens juifs d’U R S S dont, à l’instar de nombreux autres Juifs soviétiques – les « refuzniks » –, la demande d’émigration en Israël a été refusée dans les années 1960-1970. De surcroît, chassés de leur travail, ces hommes sont réduits à une vie précaire par le gouvernement soviétique. En 1973 est fondé le « Conseil national français pour la protection des droits des Juifs en URSS ». Son Comité scientifique, qui s’occupe plus spécifiquement des refuzniks scientifiques, est présidé par trois professeurs de disciplines différentes : le physicien Kastler, le biologiste André Lwoff, et le mathématicien Laurent Schwartz. On trouve dans les archives les doubles des lettres que Kastler a écrites, en faveur de ces refuzniks physiciens, aux autorités russes, aux scientifiques russes connus, et aux autorités françaises pour demander leurs interventions.. Il faut ajouter que ce comité est appuyé par un certain nombre d’autres scientifiques, qui écrivent aussi des lettres, ou qui profitent de leurs déplacements scientifiques à Moscou pour rencontrer les refuzniks, réunis dans le logement de l’un d’entre eux, où ils tiennent le « séminaire des exclus ».

Une partie de ces refuzniks, après quelques années, réussiront à émigrer.

L’Association d’Aide aux Scientifiques Réfugiés. (AASR).

C’est le prolongement naturel de son action en faveur des scientifiques opprimés. En France, Kastler se démène pour offrir aux scientifiques réfugiés des conditions de vie décentes. Lorsqu’il avait été élu en 1964, à l’Académie des Sciences, on avait confié à Kastler la charge de président de la Société de Secours des Amis des Sciences. Cette association utilise les fonds légués à l’Académie pour distribuer des aides financières aux scientifiques en difficulté. Toutefois, les statuts de cette association réservent ses aides aux citoyens français. Qu‘à cela ne tienne ! Pour résoudre le problème des réfugiés, Kastler crée en 1978 une nouvelle association : l’Association d’Aide aux Scientifiques Réfugiés (AASR), destinée à aider les scientifiques étrangers qui trouvent refuge en France – association dont il gèrera le secrétariat personnellement jusqu’à son départ de Paris à la fin de l’année 1983.

La solidarité avec le Tiers-Monde.

Cette préoccupation apparaît plus tardivement, vers la fin de la carrière de Kastler. Certes, Kastler avait accepté, après son prix Nobel en 1966, de prêter son nom au comité de patronage de l’Association Française de Lutte Contre la Faim (en résumé : ASCOFAM) fondée par Robert Buron, le R.P. Lebret et Josué de Castro. Mais il ne s’est vraiment investi dans ce problème que vers la fin de sa carrière, suite à deux lectures : un livre intitulé  « Le Tiers-Monde face aux pays riches » d’un économiste grec, rencontré dans un colloque, ainsi que la « Nobel lecture » d’un économiste suédois Gunnar Myrdal (prix Nobel en 1974).

Sa première activité, réellement engagée sur ce thème, a été sa participation à l’organisation des cours du centre de Trieste (International Center for Theoretical Physics, ou I.C.T.P.) fondé en 1964 pour aider au recyclage des enseignants des pays en développement. Choisi en 1970 comme président du Conseil Scientifique du centre, et se trouvant en retraite en 1972, il peut prendre le temps de s’impliquer réellement dans cette présidence.

Se rendant compte que toutes les sessions de recyclage se font en langue anglaise, il propose l’organisation de sessions en langue française, pour les pays francophones d’Afrique. La première a lieu durant l’été 1977. On trouve dans les archives une lettre du directeur du centre de Trieste, Abdus Salam, qui félicite et remercie Kastler pour cette nouveauté, et lui demande de continuer. Kastler participera à l’organisation de trois autres écoles en langue française sur l’énergie solaire : en septembre 78, en septembre 80, et en septembre 82.

Mais Kastler s’engage aussi sur l’aide matérielle aux pays en voie de développement. Il participe en 1979, avec un groupe d’une quinzaine de personnalités (parmi lesquelles Jacques Attali, Françoise Giroud, Marek Halter, Bernard-Henri Lévy…) à la fondation d’une nouvelle Association Internationale Contre la Faim (AICF), qui lance des opérations ponctuelles, dans de nombreux pays, en collaboration étroite avec des organismes humanitaires mondiaux, comme Médecins Sans Frontières, et la Croix-Rouge Internationale, ou bien avec de petites organisations locales déjà implantées dans les pays du Tiers-Monde. On trouve ainsi dans les archives une correspondance de Kastler avec des responsables locaux d’association, à Madagascar, pour orienter les choix à faire dans leur entreprise.

On notera aussi la participation de Kastler à l’appel solennel de 54 lauréats du prix Nobel, le 24 juin1981, pour presser « les plus hautes autorités, et les gouvernements » de prendre les mesures pour combattre « la malnutrition et le sous-développement », appel approuvé et soutenu, le 30 septembre suivant, par le Parlement Européen. Mais qu’en ont fait nos gouvernements ?

L’engagement européen d’Alfred Kastler avait été signalé dans l’introduction de cet exposé ; c’est avec lui, que nous terminerons, en lui consacrant un dernier chapitre. Mais en conclusion de celui-ci, nous pouvons dire : Kastler a été un grand humaniste, enraciné dans notre époque.

 

Bernard Cagnac, ancien élève et collaborateur de Kastler

Au delà de l’enseignant et du scientifique, Kastler a été un homme exceptionnel par ses qualités de cœur :

  • sa modestie foncière ; on se souvient de l’insistance avec laquelle, après le prix Nobel, il avait réclamé que ce prix soit partagé avec son collaborateur Jean Brossel. Il en avait tant fait que, à la cérémonie de Stockholm, le professeur suédois chargé de le présenter avait prononcé plusieurs fois le nom de Brossel. Autre exemple : son collègue à l’Académie, et ami, Jean Coulomb cite une lettre de Kastler en 1977 (dix ans après le Nobel) : « j’ai l’impression d’avoir été toujours un homme tourmenté,….   dans ces périodes de vide, de stérilité, que tous ceux, qui ont la prétention de faire œuvre originale, ont connues, il est bon de pouvoir se raccrocher à la routine d’un métier, de façon à ne pas se sentir tout à fait inutile ».
  • sa gentillesse et sa douceur envers les personnes, qui le rendait accueillant à tous, au prix d’une surcharge de son emploi du temps, qui l’a conduit parfois à une extrême fatigue. Nous avons été témoins en particulier de son exquise politesse envers les plus humbles. L’ambassadeur François-Poncet, ancien normalien (plus ancien que Kastler) disait en parlant de lui : « Il restitue au mot de gentillesse sa pleine signification ». Mais cette gentillesse envers les personnes n’était pas faiblesse, et n’excluait pas la force de caractère.
  • sa fermeté inébranlable, pour la défense des valeurs et des principes, s’est exprimée en maintes occasions. Il n’était pas conciliant lorsqu’il s’agissait des idées et des principes ; et lorsqu’il était nécessaire, il savait les défendre avec une obstination redoutable. Mais cette force de caractère n’excluait pas l’humour.

 

Kastler avait gardé de son éducation religieuse protestante, en Alsace, un attachement profond aux valeurs altruistes, et une passion pour la défense des grandes causes humanitaires de notre temps. Cette passion n’était pas un jeu intellectuel, mais le conduisait à des engagements concrets, où il donnait vraiment de sa personne.

On notera que cette activité sociale et politique s’exerçait à l’extérieur du laboratoire, et n’intervenait pas dans sa vie interne. La rédaction de cette avant-dernière partie n’aurait pas été complète sans la consultation préalable des archives personnelles de Kastler, classées, et déposées à la bibliothèque du laboratoire de Physique  (en application d’un contrat tripartite entre la direction des Archives de France, la direction de l’E.N.S. et la famille de Kastler).

Kastler a fait partie de ce petit nombre de scientifiques, profondément engagés dans les combats humanistes, qui ont essayé de traiter des problèmes de société avec une probité et une rigueur intellectuelle comparable à celle qu’exige le travail scientifique. Dans une interview au titre de l’UNESCO, reprise par le Figaro Littéraire, en juin 1970, Kastler récusait l’idée d’un rôle prépondérant des scientifiques dans ce domaine social et politique, mais ajoutait : « L’apport particulier qu’ils peuvent fournir, c’est la manière d’attaquer les questions – de les aborder toutes, même les plus importantes, toujours dans un esprit d’objectivité, en faisant abstraction de l’élément passionnel. ». Il faut bien admettre cependant que la passion peut conduire à une force de conviction plus intense que la raison pure. En tout cas, Kastler n’a pas attendu le prix Nobel pour s’impliquer, avec passion, dans la vie sociale et politique.

Première page de l’’Express du 3 juillet 1958

Contre le fascisme.

Sa première publication dans la presse nationale est un article paru dans L’Express du 3 juillet 1958, intitulé « les scientifiques et le fascisme », avec une grande photo de Kastler en première page, suite à l’explosion à Alger, et la constitution du Comité de salut public (cf. figure 17).. Ce comité demande la création d’un gouvernement de salut public destiné à sauver l’Algérie de l’abandon. Pour Kastler, les méthodes musclées du Comité relèvent du fascisme. Il faut dire que Kastler avait gardé un très mauvais souvenir d’un voyage, en 1936, en Allemagne, où il avait été le témoin personnel de la montée de la violence nazie. Sous ce titre, Kastler stigmatise les déclarations du Comité de salut public d’Alger et invite à la résistance. Il prend pour exemple le mouvement de résistance des universitaires américains contre le Maccarthysme ; ce mouvement de résistance a été tardif certes, mais, relayé par les média, il a déjà commencé à montrer son efficacité. (et dans les années suivantes le Maccarthysme perdra progressivement sa virulence).

La riposte sera sévère : le 23 novembre 1961, l’appartement de Kastler est plastiqué par l’Organisation de l’Armée Secrète (O.A.S.), groupe extrémiste français partisan de l’Algérie française. L’explosion ne cause heureusement que des dégâts matériels. Mais pendant quelques semaines, l’escalier de l’immeuble de Kastler, rue du Val de Grâce, sera surveillé la nuit par des chercheurs du laboratoire de la rue Lhomond.

Les mouvements pacifistes contre les armes nucléaires.

Kastler a également milité très tôt dans les mouvements pacifistes hostiles aux armements nucléaires. On le trouve en avril 1959 vice-président, à côté du pasteur Trocmé, président de la Fédération Française Contre l’Armement Atomique (FFCAA). Au printemps 1963, il devient vice-président, à côté de Jules Moch président de la Ligue Nationale Contre la Force de Frappe (LNCFF). On est passé d’un mouvement humanitaire à un mouvement plus politique.

Le 3 mars 1966, il fait partie du groupe des treize personnalités, qui lancent « l’Appel des 13 citoyens du monde » contre les armements nucléaires. Parmi ces personnalités, on compte, à côté de Kastler, la veuve de Nehru, l’abbé Pierre, Jean Rostand, Bertrand Russel …

Kastler rejoint aussi les travaux du mouvement Pugwash, fondé par Einstein et Bertrand Russel, rassemblant des savants de sciences exactes et des sciences humaines pour alerter notre société sur les risques de la guerre nucléaire.

C’est en décembre 1959, qu’il publie, toujours dans L’Express, son premier article contre la fabrication de la bombe atomique française, où il défend l’idée que :

« Le renoncement volontaire de la France à l’armement nucléaire (avant ou après une explosion de prestige), loin de réduire son influence, lui permettrait au contraire de jouer un rôle important dans les pourparlers ».

Dans le même article, il défend en revanche le développement de l’énergie nucléaire civile.

Par la suite, après les essais français d’explosions nucléaires dans le Pacifique, il publiera encore une dizaine d’articles contre les bombes nucléaires, principalement dans le journal Le Monde ; mais aussi plusieurs autres articles en faveur de l’énergie nucléaire civile. (C’est après sa retraite en 1972, comme la majorité des articles recensés dans l’Annexe « Kastler dans les journaux »).

Cette annexe journalistique ne présente que la partie la plus connue de l’activité de Kastler en faveur de la paix ; ce n’est que la partie émergée d’un iceberg qui comporte plusieurs dizaines, voire la centaine d’interventions, sous forme de colloques, de conférences ou d’interviews.